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23/08/2014

Les doigts qui puent

j'aimerais écrire un poème sur les chevaux

un long poème

lyrique

rythmé

avec des consonnes plein les galops et le cliquetis des armes

avec des jeux de lumière sur l'écume au licol

des dents énormes

des croupes moirées

et des odeurs de foin

j'aimerais écrire un poème comme un hennissement

comme un souffle

comme on se cabre

comme on s'ébroue

le problème c'est que les chevaux ne sont

pas ce meuble altier qui vous effraie les Sarrazins en moins de deux

les chevaux s'en foutent de l'épopée

leur truc ce serait plutôt de vous croquer une phalange à l'heure de la pâtée piétiner le crâne quand vous ronflez bourrés

balancer leur queue dans les essaims de guêpes

(du moins pour l'expérience que j'en ai)

d'ailleurs

ceux qui aiment les chevaux

comme ceux qui aiment les chiens

comme ceux qui s'aiment eux-même à en glousser seuls sous les draps

doivent accepter de vivre avec les doigts qui puent

et ça

vraiment

c'est au-dessus de mes forces

 

24/07/2014

Ce que l'enquête a révélé

Il y a eu ce moment où l'assassin s'est laissé distraire.

Il a posé son bouquin, marqué la page avec le fil de la bouilloire électrique et il est allé à la fenêtre.

Il n'a rien vu à la fenêtre, à part les assistantes maternelles qui regardaient leur portable et les enfants qui s'amusaient à manger de la terre. 

L'assassin s'est refait un café. Il a compté les cuillères, rempli le réservoir avec un grand verre en plastique. Puis il est allé se rasseoir, a roulé une cigarette et repris son bouquin là où il l'avait laissé — tout ça avec fluidité, sans trembler, avec ses mains à lui.

Comme si c'étaient les mains de tout le monde.

Comme si on pouvait toucher une cafetière, une boîte à sucre ou un livre comme ça, simplement, en toute impunité. 

 

En sortant dans la rue il s'est mis à tituber. Il n'avait pas bu. Il avait de bonnes chaussures. Mais il s'est mis à tituber.

 

Il y a eu ce moment où l'assassin a pris peur.

Les gens marchaient. Il faisait beau. Les gens regardaient la transparence de l'air. Il y en avait même qui souriaient tout seuls.On aurait dit que l'air avait cessé de contenir le plomb et le monoxyde de carbone.

Ce n'était pas possible.

Il y a eu ce moment où l'assassin s'est demandé comment ces gens pouvaient penser à autre chose qu'à ça, rire et manger des glaces comme si ça n'était jamais arrivé, se tenir la main comme si ça ne devait recouvrir toutes les mains de la ville d'une pellicule visqueuse.

L'assassin a regardé ses mains. À cet instant, il était prêt à recommencer.

Un klaxon a résonné, un bruit de moteur beaucoup trop proche et le couteau de soleil d'un pare-choc chromé, la pensée de l'assassin s'est abolie le temps de se jeter sur le bas-côté.

La voiture a déboîté à 80 à l'heure.

Pendant une seconde, l'assassin a vécu la pure joie d'être toujours vivant.

Pendant cette seconde il a vécu exactement comme si ça n'avait pas existé.

Et puis un soleil pesant des tonnes lui a fait réaliser qu'on le voyait.

Et il a rentré la tête dans les épaules.

 

04/07/2014

C'est quand même moi qui parlerai pendant la cérémonie (et tout le monde chialera)

... et je ne t'ai pas dit que si j'avais filé c'est parce que j'avais peur que ta scoumoune devienne contagieuse.

Maintenant, tout le monde recommence à mourir, les femmes et les enfants d'abord pour bien montrer que l'ordre des choses c'est de la merde, les filles chialent, les mecs s'allument des cigarettes et regardent ailleurs des fois qu'ils y auraient l'air plus malins, la paperasse s'amasse dans un coin prête à leur exploser à la gueule, je pousse un soupir de soulagement.

J'aimerais bien te dire que je me sens coupable, mais le seul sentiment que j'arrive à raccrocher quand je pense à toi, à tes galères et à comment tu as si bien réussi à les rendre pires qu'elles n'étaient, c'est d'être encore vivant. Et d'aimer ça.

Ce n'est pas un sentiment du cœur, c'est un sentiment des dents. C'est comme ça. Je ne suis pas sadique, j'ai le vertige. Et toi, mon vieux, tu te l'es creusée sacrément profond.

Si un jour tu remontes, il faudra que tu te rendes compte que je n'exagérais pas.

Cette ville porte malheur. Et il y est bon, le malheur, pas cher du mètre carré, doux aux lombaires que c'en est presque la forme ultime du bonheur, comme on dit par ici.

Et c'est dangereux pour la poésie. C'est toujours moins de raisons de mettre un réveil à six heures du mat et d'aller au clavier, voilà ce que je trouve à dire d'intelligent un jour comme aujourd'hui.

Je le savais. J'aurais pu te le dire. Mais le malheur t'allait si bien.

Comme quand on avait quinze ans, qu'on pensait que c'était l'attitude la plus classe du monde, qu'on apprenait la guitare rien que pour trouver un débouché à nos plus belles éjaculations, et que l'amour de l'art venait de guerre lasse.