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04/04/2017

Samedi, gratos, Caluire

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28/03/2017

Gratos XIV

 

...

ensuite

mon

binôme

me raconte

une autre

aventure

con-

cernant

un

objet

tombé

derrière

son

frigo

je

n'ai pas compris

s'il

s'agitait

d'un

portefeuille

ou d'un

plat à tarte

toujours

est-il qu'

Arlette

et lui

durent

déplacer le frigo

non sans

découvrir

un

tapis

de crasse

et de

poussières agglutinées

qu'aussitôt ils

nettoyèrent

à

grands renforts

d'as-

pirateur

et de

détergents industriels

en

tirant une

morale

définitive

sur

les frigos

et la

rapidité

de la

crasse

qui

s'accumule

-

ce

disant

il se

fait

son

sixième feu rouge

de la matinée

et dans

l'habitacle

de mon

cerveau

il est

à peine

7h32

de ce

côté

du monde

mais le

soleil

est levé

depuis

je ne sais combien de temps

le

printemps

a fait

les poches

de mes yeux

soutirant

tout le mystère

-

je

pense

aux

poissons

aux

anémones

aux

coraux –

coraux

qui sont

des

animaux

des êtres

pourvus d'âme

qui

mangent

qui

chient

qui

rêvent peut-être

je

me souviens

que

passée la limite des

coraux

des

merveilles scintillantes

passé

le mystère

retrouvée

la pesanteur

cette

île

est la

pire aberration

économique

de l'Océan

Indien –

mono-

culture

poly-

glottisme

illettrisme

20%

chômage

30%

fonctionnaires

idem

subventions

européennes

je me

souviens

de ces routes

concassées

par les chutes

de pierres

ou

recouvertes

tous les deux

ou trois ans

par les coulées

de lave

et qu'on

reconstruit

qu'on

réhabilite

mordant sur

l'océan

je me

souviens

du taux

d'obésité

des hectolitres

d'insuline

dans des milliers

de seringues

attendant

l'humain

qu'on

gave

d'imports

saturés en

sucre

à base de betterave

produite

en Normandie principalement

et dans

les Hauts-de-France

afin

qu'ils

ne se révoltent pas

comme

moi

comme

mon binôme –

je me

souviens

du sucre

de betterave

au supermarché

deux fois

moins cher

que le sucre

de canne

produit

locale-



(de temps en temps mon

binôme me demande

où c'est que j'ai loué aux

Antilles – car dans

deux ans

il aura fini de payer sa

campagne Arlette

aura ses

trimestres)



- ment mon binôme quant à lui

vit assez bien la

situation/

son foie :

à la Banque Populaire

son cœur :

chez Century 21

ses poumons :

chez un concessionnaire Renault

son rêve :

dans le magasin d'un revendeur

de motos

de l'avenue de Saxe

son crachat :

éternellement pour un

système qui

économiquement

le rend

possible –

car il

a le don du

langage créateur

il

est au centre de tout

c'est

son leitmotiv

il dit

c'est quand même nous la moelle épinière

il

assume parfaitement d'être

par

la vertu magique

de son

langage

le seul

l'unique

travailleur véritable

de ce nid

de feignasses le

détenteur de l'art

de vivre

avec

ses vingt ans de crédit

ses

deux bagnoles

son

anesthésie télévisuelle

pour

tout le temps passé

à

ne pas rembourser –

économiquement mon

binôme

est comme

ce sage

attendant la mort sur

sa montagne : ne veut

rien

n'espère

rien

a tout

pigé

mais laisse

aux jeunes générations le

soin de refaire le

chemin

afin de communier dans

son monde

parfait

clos sur lui-même

où rien ne sort

ni

ne rentre

qui soit de l'ordre de

la pensée



un monde qui

à force d'être

ressassé finit par

s'incarner

comme un

ongle

qui

à chaque

pas me procure

non une

douleur

mais une

gêne bien

réelle – ce qui

fait de mon binôme

à

sa manière et pour

moi seul un

poète.









 

21/03/2017

Gratos XIII

- C'est des p'tits cons.

- N'empêche qu'on aurait pu boire un café avec eux avant de partir.

 

Les caisses grises, si on leur accorde l'attention qu'elles méritent, présentent des anomalies et des singularités tout à fait dignes d'attention. Stries. Arabesques. Micro-griffures, stigmates de l'érosion et de l'urgence - chaque fois que nous déchargeons, chaque fois que nous nous garons en double file sur la voie de tram, que nous serrons les fesses pour éviter le bus qui arrive à contresens. Chaque fois que nous posons un roll en équilibre précaire que nous tirons les piles de six caisses dessus. Les rolls vont dans le caniveau (bibliothèque du 8è). Les rolls traversent la cour en gravier terre de Sienne (bibliothèque du 5è). Les rolls connaissent les flaques de pisse et les seringues usagées. On sautille. On manutentionne. On rembarque. Des petits cailloux, des scories grisâtres, des gravillons terre de Sienne saupoudrent. Le chargement à bord subit cahots, vibrations,et à force, le plastique même s'érode. C'est ainsi que chaque caisse porte la marque indélébile de ce qu'elle a porté, et de qui l'a portée.

 

- Et le respect des aînés ? T'arrives à sept heures du matin, ils vannent déjà. C'est des p'tits cons, c'est du gaucho de merde. J'ai vingt ans de plus qu'eux !

- Pour ce que ça t'a apporté...

 

Aucun de ces objets (les caisses) ni son contenu (livres, CD, DVD, CD-ROM, exceptionnellement une VHS d'époque) n'est idéologiquement, moralement, spirituellement anodin. Les lecteurs du 6è et des tréfonds du 7 commandent en urgence des manuelles d'éducation sexuelle conforme à l'organisation tribale. Les publics du 4 veulent savoir où installer leur bac à compost dans le loft selon les maîtres du feng shui. Dans le 1er, on réclame le programme du concours d'aide soignant et l'intégrale de Koltès. Il y a 100 000 inscrits à la bibliothèque de Lyon, 100 000 cerveaux, reliés à un seul système nerveux central, nous. 

 

- Au fait, moi aussi je suis un gaucho de merde.

- J'en ai rien à foutre. Je dis ce que je pense.

 

J'avais un système. J'étais fier de mon système. Je le trouvais juste et efficace. Débarque, fais rire la doyenne, drague la secrétaire frustrée, prends le pognon et observe. Les ressources de mon ventre, de mon aine, de ma sale petite gueule de touriste prolétarien à lunettes. C'était une question de doigté et d'équilibre. C'était une grosse blague. C'était un matériau. La fatigue, d'accord, l'abrutissement, mais j'étais le plus malin. Parce que mon système était basé sur l'amour. Universel. Large. Il consistait à aimer les lieux, les gestes, les gens paumés au milieu. Aucun discours d'aucun agent d'entretien ou directeur-adjoint n'était sans intérêt. Tout était susceptible de transfiguration littéraire. Au bout, c'était la dignité. De tout et de tous. Et même si l'Amour lui-même (cité plus haut, disant que je me remusclais des fesses) se foutait de ma gueule me traitait de chrétien refoulé, ça en valait la peine. Ma seule présence, par les vertus magiques de l'écriture, sauvait tout le reste. Amen.

 

- Putain c'est qu'il me laisserait pas passer, le connard !

- C'est peut-être parce qu'il a la priorité ?

 

Avec la chute de mon taux de testostérone a aussi chuté ma capacité d'émerveillement. Je suis devenu irritable. Le boulot me pèse au bas du dos et même la douleur du bas du dos ne m'intéresse plus pour elle-même. Même la splendide architecture extérieure du monologue intérieur de mon binôme n'arrive pas à me passionner. Pourtant son monologue ressemble à une cathédrale gothique : bâti il y a très longtemps, en dur, fait pour les siècles. Rien ne bouge, rien ne peut être ajouté, les phrases reviennent, identiques, selon un ordre immuable. On peut causer dedans, mais tout nouvel élément entré par une ouverture disparaît immédiatement par une autre. Je dis que moi aussi je suis un gaucho de merde, il dit qu'il n'en a rien à foutre, il dit ce qu'il pense, j'ajoute que je reconnais bien là le facho de merde, on ne dit plus rien, je sors mon carnet. À une époque ce simple geste m'aurait suffi. Maintenant il ne reste plus que de l'agacement. Mon binôme après avoir grillé son cinquième feu rouge de la matinée s'est remis à chanter du Claude François par-dessus la voix de Céline Dion.

 

- Va falloir que tu fasses un peu de sport, mon chef. C'est gras, là.

- Une seconde s'il te plaît. J'écris.

 

Nous traversons la France ou sa partie avec mon binôme et soudain nous sommes la France ou sa partie, érosion et camps retranchés. Il est à gauche sur le siège, moi à droite, selon le principe d'inversion évoqué plus haut. Mon binôme ne croit pas à mon système qui consiste à être là, à faire les gestes, à prendre des notes mentales sur tout le processus et à sauver tout le bordel par le seul fait de ma présence poétique. Je ne crois pas à son système qui consiste à être là, à faire les gestes, oublier ses notes mentales immédiatement après les avoir prises, attendant l'heure d'aller lentement se laisser crever devant la télé. Mais dès que le camion est arrêté en double file on saute, on cale, on fait rouler, on embarque, on ramasse le pognon. On n'aime plus, on grince. En-dehors de sa gueule sur laquelle est passée considérablement plus de gravier (érosion) rien ne nous distingue pour le peuple d'assistantes du patrimoine bien coiffées qu'il nous arrive de croiser.

 

...

 

- Un jour, tu me citeras dans un texte, mon chef ?

- Un jour, peut-être.

 

 

06:34 Publié dans Gratos | Lien permanent | Commentaires (0)