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20/12/2012

Chemises II

Steve.jpg

Conversation avec Steve. Il vient d'apprendre qu'on lui a refusé ses vacances. Il avait la tête baissée, il ne regardait pas sa clope se consumer, et c'est une erreur. Il y en a qui meurent de ça. À la place, il préférait regarder le halo brun sur sa chemisette blanche. Le halo était bien central, placé plexus solaire, comme si quelque chose battait encore en-dessous, quelque chose de plus important qu'une cigarette. Et le halo était là parce que Steve avait dû remplir un distributeur de ketchup de la main droite pendant qu'il étiquetait des bacs à salade de la main gauche. Et il faisait l'ambidextre parce que, bien sûr, ce jour-là, où on l'avait appelé en catastrophe à sept heures dix pour remplacer le manager d'open à sept heures, il y avait en plus deux absents pour cause de grippe. La grippe grève plus les effectifs que la grève, chez Meecoy. Et crève les managers par intérim.

Steve avait accepté de venir. Pas manager, mais bien managé-mangé de l'intérieur du cerveau, bien dressé, mais pas sur ses ergots, il prend ses trois quarts par semaine et avec ça il demeure mon frère de paye, voilà la vérité : et en le voyant assis là, la tête entre les genoux, j'ai eu moi aussi une grande bouffée-plexus, un grand halo, mais je ne l'ai pas étalé sur mon polo parce que c'était de la compassion et que Steve était assez humilié comme ça. Je me suis assis à côté de lui, j'ai allumé ma cigarette à moi, et j'ai attendu qu'elle agisse sur son transit verbal.

Incompétent. Jipé a dit incompétent. Mais ce qui fait le plus mal, c'est le petit rire de Gerald.

Et tu en tires quoi comme conclusion ?

J'ai pas fini à l'heure. J'ai pas réussi. C'est tout.

T'es vraiment con...

Je m'en suis voulu. Mais à la réflexion, le terme ne paraît pas totalement improductif, philosophiquement parlant. J'en ai tiré une petite théorie, qui, j'espère, sera reconnue à la hauteur de son sérieux terminologique. La voici.

 

Théorie définitive de darwinisme anthropologique appliqué à Meecoy

 

Les managers (et assimilés) se divisent en deux catégories : les cons et les enculés.

Il existe des signes par lesquels un spécialiste peut, d'un seul regard-manager, savoir à qui il a affaire. Et en premier lieu, le signe chemisier :

Les cons ont une chemise tachée.

Les enculés ont une chemise propre.

Il est à noter que les enculés ne sont pas forcément des enculés. Je veux dire, ils sont pas tous forcément du genre à se jeter à l'eau pour faire les poches de l'homme qui se noi. Mais on remarquera qu'ils ont toujours les bons plannings, qu'ils obtiennent les dates de congés payés qu'ils désirent, qu'ils ont une facilité surnaturelle à gravir les échelons, et qu'ils éteignent leur portable la nuit, condition propédeutique indispensable à leur non-corvéabilité pour les imprévus de l'open.

On sait peu de choses sur les causes génétiques ou sociologiques qui font de tel ou tel manager un con ou en enculé pour l'ensemble de sa carrière, mais tout porte à croire que cette orientation est, sinon innée, du moins déterminée très tôt, avant le début du parcours professionnel, et dérive d'un ensemble de traits comportementaux qualifié vulgairement de personnalité. Ce qui nous amène au deuxième signe infaillible d'enculage :

Les cons regardent leurs chaussures. Les enculés bombent le torse. Comme les membres de l'équipe de direction.

L'état actuel de nos recherches ne nous permet pas d'établir avec certitude si le bombage de torse est une cause ou une conséquence, mais les faits sont là : un enculé d'un mètre soixante-dix fait une tête de plus qu'un con d'un mètre quatre-vingt-quinze.

 

La machine Meecoy, pour fonctionner, a besoin des deux : les enculés fournissent le contingent des futurs directeurs et directeurs-adjoints, et offrent une plus-value d'image à l'entreprise. Les cons font tourner la machine, assurent les remplacements, rustinent les avaries.

J'aimerais bien me compter moi-même parmi eux. Être un vrai con, bien franc, bien taché, bien nettement du côté des victimes. Mais là un épouvantable doute m'étreint : est-ce que je peux vraiment être un con, si j'en suis conscient ?

Encore que la conscience ne suffise pas. Steve n'est pas assez con pour ne pas savoir qu'il est con. Mais jamais il ne le dira. C'est ça qui le sauve.  

Extrait de Fast Food, work in progress.

15/12/2012

Après le mot fin (complément à La Belle au bois dormant)

gisants.jpg

 

six cents ans de sommeil

n'étaient pas de trop 

pour rattraper mon éternité d'insomnies d'avant toi

mon amour

mais

qui nous dira

si la dame araignée

qui a si patiemment tissé notre alcôve 

ne nous aurait pas

chié dessus

pendant qu'on dormait

01/12/2012

Peau de langue

Je n'aurais jamais pensé en arriver là, mais l'autre jour, un ami à moi m'a envoyé un mail qui contenait ces substances :

" De manière générale je crois que ça tient à ma défiance envers la poésie, que j'explique un peu même si c'est rapidement et sur un mode farcesque dans le texte que je t'avais envoyé sur la poésie emmerde le peuple. 
[...]
Je reste donc attiré par le genre de choses qu'elle représente ou plutôt qu'elle permet mais ça m'emmerde qu'elle soit à ce point pour peu de monde. 
C'est-à-dire que je me pose toujours le problème du rapport entre le bon peuple et la poésie. "

Bonne question, Sam. 

Il faudrait quand même remarquer que ce que nous faisons, nous, comme sport, avant de tomber raides dans le domaine public, c'est rien d'autre que de l'autodéfense en climat lexical hostile. Et ça, le bon peuple, ça le concerne tout entier.

Celui qui ne sait pas tout le boulot qu'il faut, et tous les cendriers, et toutes les nuits blanches et toute la calvitie pour approcher ne serait-ce qu'un peu la spontanéité, celui-là, il n'a jamais écrit de sa vie.

L'homme naît vieux. Il a cette particularité. Il a l'âge de la vieille civilisation d'occase qui l'a engendrée, et, avant d'avoir évacué toutes les carcasses de son cerveau, qui sont des carcasses de pensée mais surtout des carcasses de mots, il est incapable de se faire une époque à lui.

Si je dis :

" Les politiques publiques de développement culturel doivent être menées en partenariat avec les acteurs locaux dans un but d'intégration de l'action sur le territoire ",

j'ai usé plein de peaux de langue.

Si je dis :

" Mon coeur en toi se repaît d'âme et flotte dans la rose autant que dans la femme ", 

j'ai aussi usé plein de peaux de langues.

Dans les deux cas, j'ai dit la même chose.

J'ai dit :

" J'accepte. J'accepte vos peaux de langues à vous, ou votre cuir, ou votre corne, enfin quelque chose de bien épais. J'accepte de ne pas exister ".

Or, nous sommes quelques-uns à être trop grandes gueules pour accepter ça.

Nous n'avons pas inventé la poudre.

Nous n'avons pas inventé la bombe à neutrons.

Nous n'avons même pas inventé l'épître dédicatoire en alexandrins dédiée à notre conseiller Pôle Emploi.

Mais si nous nous n'étions pas là pour dire ce que c'est que la poudre, en 2012, et la bombe, et la lèche, c'est la poudre, la bombe et la lèche qui parleraient à notre place.

D'ailleurs, c'est ce qu'elles font. Et elles savent les mots qu'il faut éviter, elles. Elles ne se posent pas de questions d'humanité.

C'est la raison pour laquelle, en poésie, comme dans toutes les disciplines qui brassent un peu de sens, un peu de tripe, un peu de morale, il faut, tous les trente ans, répéter ce qui a déjà été dit, avec un peu moins de mots que la dernière fois.