Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

06/11/2019

Jean-Claude requiem VI

Unknown2.jpg

à Mimoune Fuzz

Jean-Claude a été inhumé le vendredi 18 octobre 2019 au cimetière de la Croix-Rousse mais il continue de se passer des choses bizarres autour de sa disparition.

 

Fait extraordinaire, le mercredi précédent, je sors mes sept épouses. Nos douze enfants sont gardés par une amie présentant un fort taux de tatouages, mais ça on le relève surtout pour l’anecdote. Ce qui est peut-être plus significatif c’est que nous nous rendons au concert-performance-rite de divination d’une très bretonne et très antique pythie répondant au nom de Brigitte Fontaine – là, nous nous imbibons légèrement, et assistons pendant une heure à une série deprodiges à base de petits cris aigus et de boucles de guitare électrique. Au summum de l’événement un guitariste rock ayant roulé sa bosse derrière Bashung Thiéfaine Miossec et Sylvie Vartan, tout en crinière olympienne et pantalon de cuir dionysiaque est tout à coup changé en enfant de cœur, en pénitent agenouillé devant un trône de velours rouge, en Annie Cordy. Et ceux qui y étaient vous le diront : au bout de la drôlerie, tout au bout du décalage la chose était belle, simplement.

 

Le fait que ce concert eût lieu à Caluire-et-Cuire, ville environnée de Mystères & rites initiatiques, n’est peut-être pas étranger au mysticisme du moment – ce sont des choses qu’on se dit après coup.

 

Toujours est-il que : après une heure et demie de transports en commun retour, Maeva – c’est le nom de la généreuse gardienne de nos douze enfants, qui l’ont adorée immédiatement – Maeva qui dans le civil exerce la profession de croque-mort, me lance entre deux portes :

 

- Tiens, cette semaine je me suis occupée d’un de tes collègues.

 

Je vous le donne en mille : Jean-Claude.  

 

Et de me donner la raison du long délai pendant lequel Jean-Claude a dû attendre sa dernière résidence :

Quand une personne meurt à domicile

Quand une personne meurt avant d’avoir le grand âge

Quand une personne ne meurt ni dans un hôpital ni dans un hôpital,

Où du personnel formé, organisé, hygiénique, épuisé, rigoureux

sait en général très bien de quoi une personne est morte puisque c’est elle qui l’a tuée,

quand une personne meurt comme ça entre un clignement de cils et une liste de courses à faire,

dans une grande maison avec sa mère malade et sans doute quelques corbeaux qui regardent par la fenêtre

on fait

une autopsie.

 

La médecine légale– dernière équipe à s’être préoccupée de Jean-Claude.

 

19/10/2019

Jean-Claude requiem III

jean-claude, corbeaux, témoins

 

Et vous savez le pire ? Ce n’est pas si grave. Ou alors chaque homme que nous croisons, chaque femme, chaque élément du mobilier urbain tenant la main devant les bureaux de tabac vendant au black de la bonne conscience de qualité standard, chaque amibe, chaque larve, chaque corbeau, chaque boulette de papier aurait un droit imprescriptible au centre de nos préoccupations, à notre attention, à nos insomnies.

 

Ce serait épuisant. Dieu merci les corbeaux qui tiennent leur spot rue Léon Jouhaux et place des Martyrs de la Résistance se démerdent très bien avec nos restes, sans qu’on y fasse trop gaffe.

 

Il y en a qui ont essayé, pourtant : Jésus, le prince Mychkine, un paquet de saints connus ou inconnus de par le monde et la littérature. Ceux-là ont très mal fini, les Évangiles et Dostoïevski sont là pour nous le rappeler. Club des 27, club des 33 : Jean-Claude est mort à cinquante-et-un ans. Je ne sais pas si ces chiffres ont un sens en numérologie médiévale, mais je sais que qui aime chaque homme chaque femme chaque corbeau chaque amibe ne manque pas de provoquer des catastrophes qu’aucun manuel en coréen n’aurait pu prévoir.

 

Faites comme nous : aimez tout le monde en une seule fois. Faites un pack.

 

Nous faisons notre boulot par vocation et nous le faisons aussi bien que nous le pouvons, mais nous ne sommes pas saints, parce que saint ou héros ou prix Nobel de la paix ou Gandhi ou Jean-Claude, il faut bien qu’il reste des témoins vivants, après.

 

18/10/2019

Jean-Claude requiem II

1082919-beguines-inquisition.jpg

 

Depuis la mort de Jean-Claude quelque chose de bizarre qui flotte dans l’atmosphère au boulot.

 

Collectivement : quelque chose a été modifié dans la consistance du réel (l’image est d’un pote à moi : initiales SS, rien à voir avec des options politiques).

 

Il ne s’agit pas d’un trou ou d’un manque, tout au contraire c’est comme si une chose qui n’avait jamais cessé d’être là, était toujours là. Collée aux murs – dans les bouts de mousse qui dépassent des faux plafonds – au sein des tuyauteries à vif – sur le quai de déchargement – loge des gardiens aussi, partout, à l’exception des salles destinées à recevoir le public.

 

Ce qui signifie que cette chose n’a rien à voir avec les extincteurs.

 

Jean-Claude : le gars qui avait préparé son fantôme de son vivant.

 

Raison de notre sidération. Collectivement : j’ai vérifié, ça fait une semaine maintenant et j’ai posé la question à une bonne quinzaine de collègues. Jean-Claude faisait partie de la vie de chacun de nous. Il est mort sans le savoir. Peut-être même qu’il est mort de ne pas le savoir. Ce qui nous met, les deux cents à deux cent cinquante que nous sommes en permanence, plus les anciens mutés dans des annexes, puis les retraitées et retraités, plus les morts et les mortes, plus les vacataires jamais rappelés, les trois ou quatre directeurs et les conservateurs d’État en détachement, - vingt-sept ans de boîte font du monde – au premier rang des assassins.